L’acteur Niels Arestrup est mort

Grand acteur de théâtre, il avait obtenu trois César, pour De battre mon cœur s’est arrêté, Un prophète et Quai d’Orsay.

C’est sa femme, l’auteure Isabel Le Nouvel, qui a annoncé dimanche matin la mort de Niels Arestrup, à Ville-d’Avray (92). Le prodigieux interprète d’Un Prophète de Jacques Audiard avait 75 ans. « J’ai la douleur extrême de faire part du décès de mon époux, l’immense acteur Niels Arestrup, au terme d’un combat courageux contre la maladie. Il s’est éteint entouré de l’amour des siens. »

« Une perte irrattrapable comme Bernard Blier», se désole Francis Huster. « Je suis très triste pour sa femme et ses enfants», confie François Berléand qui jouait son demi-frère dans une pièce autobiographique, 88 fois l’infini, d’Isabelle Nouvel. « Immense et génial acteur», le salue Patrick Chesnais, son partenaire dans Le Souper, la pièce de Jean-Claude Brisville. André Dussolier avec lequel il était à l’affiche de Diplomatie est «trop bouleversé et abattu» pour s’exprimer.

L’acteur franco-danois, né à Montreuil le 8 février 1949, s’était souvent illustré dans des rôles de méchant au cours de plus de cinquante-cinq ans de carrière. À l’instar d’Alain Delon, il était un monstre sacré qui en imposait. Pourtant, il était d’un naturel réservé et contre toute attente, il avait gardé une forme de timidité. Son regard bleu perçant tenait son interlocuteur à distance. « Il n’était pas un poseur, il en imposait», souligne Francis Huster. «C’était un type timide habité par l’angoisse de ne pas bien faire, confirme Patrick Chesnais. Partager la scène avec lui était un bonheur et un privilège »

« L’un des métiers les plus fantastiques »

Fils unique d’un ouvrier taiseux de Bagnolet, Niels Arestrup répondait aux questions des journalistes après mûre réflexion. Il n’avait jamais éprouvé le désir d’être sous les projecteurs et a longtemps accordé des entretiens au compte-goutte. Il avait en mémoire la force de caractère de son père, chef d’atelier dans une usine de montage des balances Testut. Et le courage de sa mère bretonne qui travaillait à la chaîne chez un fabricant de radios. Ses parents auraient aimé qu’il suive leurs pas. Ils s’inquiètent pour son avenir, mais il y eut ce que Niels Arestrup appelait un «accident de la vie» bienvenu.

Vous êtes un acteur comme l’était Michel Simon, Pierre Brasseur, Pierre Fresnay, vous n’y êtes pour rien, c’est ainsi. Si, un jour, un peu de chance s’en mêle, vous jouerez de grands textes

Tania Balachova, professeur d’art dramatique

L’homme est devenu comédien par hasard. Il a 19 ans quand il est «rencontré» par ce métier. Il découvre Tania Balachova dans une émission de télévision et décide d’aller la voir. «Quand vous êtes sur scène et que vous écoutez votre partenaire, vous êtes le premier spectateur, nous disait-elle», se remémore François Berléand. La professeur d’art dramatique légendaire fait passer un essai à Niels Arestrup, l’examine, puis observe d’un ton docte : « Je n’ai rien de particulier à vous dire. Vous êtes un acteur comme l’était Michel Simon, Pierre Brasseur, Pierre Fresnay, vous n’y êtes pour rien, c’est ainsi. Si, un jour, un peu de chance s’en mêle, vous jouerez de grands textes.» Quand on le lui rappelait, l’intéressé était presque gêné de la comparaison.

« Tania Balachova m’a mis le doigt dans la peinture, je n’en suis jamais sorti, Dieu merci! C’est l’un des métiers les plus fantastiques qui soit, commentait-il pour le Figaro en 2020. On passe sa vie à jouer, à rencontrer des gens, à être ailleurs, à ne jamais sombrer dans la routine ». Selon Francis Huster, il était « ailleurs », pas sur scène. On avait l’impression qu’il jouait pour lui ».

Des débuts à 23 ans

Parmi ses autres «maîtres», Peter Brook et Michel Bouquet ont été essentiels. Ils l’ont nourri, estimait Niels Arestrup qui avait dirigé un temps le Théâtre de la Renaissance et enseigné dans une école qu’il avait fondé à Montmartre. Michel Bouquet lui avait donné un conseil : «Lisez, lisez, apprenez, apprenez, oubliez, oubliez…» 

« Comme dans la vie, un personnage, c’est pareil. Quand vous accomplissez correctement votre travail, il est en vous en permanence. Vous ne pouvez pas le lâcher », expliquait Niels Arestrup qui a fait ses débuts au théâtre à 23 ans, dans la troupe de Jean Gilibert en 1972. Il joue dans Crime et Châtiment de Dostoïevski, mis en scène par Alain Barsacq qui lui propose de changer de nom. Pour ne pas faire de peine à ses parents, le jeune homme refuse.

Autre metteur en scène qui compte dans la formation d’Arestrup, Andréas Voutsinas, metteur en scène grec passé par l’Actor Studio avant de s’installer à Paris à la fin des années 1960. «Être acteur c’est être autre chose, autrement, autre part, être quelqu’un d’autre», estimait son ancien élève sur France Inter en 2012.

« Comme un rocker »

Niels Arestrup, devenu l’heureux père de deux jumeaux à 63 ans, a donc souvent été «quelqu’un d’autre». En 1979, il joue un proxénète violent avec «ses» prostituées, Miou-Miou et Maria Schneider, dans La Dérobade de Daniel Duval. «Fous-lui une baffe!», répète le réalisateur à l’acteur. «Oui», «l’encourage» Miou-Miou qu’il finit par blesser physiquement, comme d’ailleurs Maria Schneider. Niels Arestrup avait la réputation de malmener les comédiennes également sur les planches. 

En 1983, son altercation avec Isabelle Adjani dans Mademoiselle Julie d’August Strinberg au Théâtre Édouard VII, avait fait couler beaucoup d’encre. Jean-Paul Roussillon avait abandonné le plateau, puis l’interprète de L’Été meurtrier à son tour. Ils ne s’étaient plus jamais donné la réplique. Ce qui n’avait pas empêché Fanny Ardant de jouer La Musica de Marguerite Duras mis en scène par Bernard Murat avec Arestrup au Théâtre de la Gaîté Montparnasse en 1995.

Il était resté le jeune chien fou, c’est ce qui faisait sa force. Il interprétait des personnages ignobles, des fous, mais quelque chose faisait qu’on lui tendait la main quand même

Catherine Arditi, comédienne

Mais un an après, le comédien avait de nouveau entretenu une relation conflictuelle avec Myriam Boyer alors qu’ils jouaient Qui a peur de Virginia Woolf ?, une pièce d’Edward Albee sur un couple qui se déchire à la Gaîté Montparnasse. Catherine Arditi avait remplacé la mère de Clovis Cornillac qui avait claqué la porte. «Je le considérais comme un rocker qui allait tout foutre en l’air à chaque fois, détaille Francis Huster, il avait une rage contenue en lui. Il ne voulait pas vieillir, il était resté le jeune chien fou, c’est ce qui faisait sa force. Il interprétait des personnages ignobles, des fous, mais quelque chose faisait qu’on lui tendait la main quand même.»

« Le Rodin du théâtre »

«C’est du passé, c’est loin, on m’a collé une étiquette », nous affirmait Niels Arestrup qui balayait d’un geste les mauvais souvenirs. En 1996, il tourne en parallèle sous la direction du réalisateur italien Marco Ferreri, Le futur est femme, autour d’un couple qui adopte un enfant. «Il disait «Motore» en mangeant des mandarines… Il y avait un style Ferreri, une recherche», jugeait Niels Arestrup sous le charme.

Claude Lelouch est le premier à lui donner sa chance au cinéma. En 1976 dans Et si c’était à refaire. Arestrup joue aux côtés d’Anouk Aimé, Catherine Deneuve, Charles Denner et Francis Huster. «Pour moi, Niels, c’est le Rodin du théâtre, s’enflamme ce dernier. Il sculptait ses rôles, il a été récompensé pour des seconds rôles, mais il n’y avait pas de second rôle pour lui. Il avait pour ses personnages une fascination qu’on ne lui imaginait pas. Il aimait tellement recevoir qu’il donnait plus qu’il ne fallait. Il était comme Spencer Tracy, il avait une fragilité. Et une séduction qui n’était — contrairement à ce qu’on pense —, absolument pas machiste. Il avait la colère de l’âme. Quand il a monté Le Misanthrope, au théâtre de la Renaissance, avec Marianne Basler, il en était conscient.»

La retraite n’avait aucun sens pour lui. Il nous avait confié qu’il aurait été malheureux de ne plus travailler. Sa carrière avait connu un sommet avec le «très exigeant» Jacques Audiard qui l’avait repéré au théâtre. Le metteur en scène l’engage d’abord en 2006 pour De battre mon cœur s’est arrêté dans lequel Arestrup interprète le père sans scrupule de Romain Duris. Il obtient le César du meilleur acteur dans un second rôle. Puis pour Un Prophète qui marque un tournant. Arestrup y incarne avec maestria un effrayant parrain de la pègre corse. 

Le comédien accepte de travailler avec un coach pour se mettre dans la peau du mafieux. Le film obtient le Grand Prix au Festival de Cannes en 2009 et neuf César en 2010, dont celui de meilleur acteur dans un second rôle pour Niels Arestrup. Ce dernier expliquait que Jacques Audiard était «carrément difficile, il veut toujours que ça aille plus loin ». Il évoquait son avertissement avant une prise : « On ne sortira pas de ce plateau tant qu’il n’y aura pas du sang sur les murs, il est capable d’aller toujours plus loin, jusqu’à l’épuisement », précisait l’acteur à AlloCiné en 2011.

« Je n’apprends jamais par cœur, mais par corps »

Bertrand Tavernier lui confie le rôle d’un chef de cabinet ministériel au flegme irrésistible face à un Thierry Lhermitte impulsif et imprévisible dans Quai d’Orsay, adapté de la bande dessinée éponyme de Christophe Blain et Abel Lanzac. Presque un contre-emploi qui vaudra à l’acteur son troisième César de meilleur second rôle. Les coulisses du pouvoir l’intéressent. Le Candidat (2007), le seul long-métrage qu’il écrit et réalise, est l’histoire d’une manipulation entre les deux tours d’une élection présidentielle. Eminence grise ou mentor retors, sa carrière politique à l’écran se prolonge dans la série Baron noir

Politique ou truand, Arestrup s’investit de la même façon. «Je crois à ce que je joue. J’y crois comme un enfant, comme quand je jouais aux cow-boys et aux Indiens », lance-t-il au Figaro au moment où il joue 88 fois l’infini, la pièce d’Isabelle Le Nouvel inspirée de ses retrouvailles avec son demi-frère à 20 ans. Il n’était pas peu fier d’avoir tourné avec Steven Spielberg qui lui avait donné un rôle de grand-père dans sa fresque Cheval de guerre.

Niels est l’acteur avec un grand A. Il ne refaisait jamais les mêmes choses, il essayait toujours d’apporter un autre ton ou un autre geste

Cyril Gély, auteur

Les jeunes réalisateurs pensaient souvent à lui, comme Gilles Legrand, pour Tu seras mon fils (2011), dans lequel il prête ses traits à un patriarche dans ses vignobles. L’acteur y retrouve Patrick Chesnais. La même année, son rôle du général Dietrich von Choltitz dans Diplomatie  au théâtre avec André Dussolier en Raoul Nordling marque les esprits. «C’est le premier auquel j’avais fait lire la pièce sur le conseil de Myriam Feune de Colombi, la directrice du Théâtre Montparnasse, raconte l’auteur Cyril Gély. Niels est l’acteur avec un grand A. Il ne refaisait jamais les mêmes choses, il essayait toujours d’apporter un autre ton ou un autre geste. Il m’avait dit : ’’Je n’apprends jamais par cœur, mais par corps’’ ». 

Volker Schlöndorff la transposera au cinéma en 2014. Déjà, Niels Arestrup parle à Cyril Gély de Rouge, la pièce de John Logan, pour prêter sa carrure au peintre Mark Rothko au Théâtre Montparnasse, mis en scène par Jérémie Lippmann avec Alexis Moncorgé (2020). « Il n’y avait que lui pour embarquer 700 personnes dans une salle ! » 

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